Histoire de vélo
Un beau jour, elle est montée sur moi, et quelques tours plus tard, elle m’a emmené avec elle. Sans savoir vraiment où j’allais, je lui cédais mes rênes et la laissais me guider. Je quittais ainsi mon ancienne vie, avec néanmoins un petit pincement au cœur. Mais je n’étais point effrayé, je ne sais pourquoi mais je me sentais déjà en confiance avec elle.
On a alors pris la route, flânant sous les arbres, sur des allées entourées de verdure, au bord d’une eau calme et paisible. C’était notre première promenade, celle qui commençait une longue et belle série.
Ainsi commençait notre chemin ensemble. Tranquille et confiant. Nous roulions presque tous les jours, routinièrement pendant la semaine, et toujours ailleurs les weekends , sillonnant parcs, forêts, villes… il y’avait toujours un endroit à découvrir, des amis à voir, des livres à lire, ou juste des pensées à méditer.
Je me suis très vite habitué à cette vie sereine, et à elle surtout… je sentais son léger poids sur moi, j’observais ses mouvements, j’écoutais les mélodies qu’elle fredonnait sur mon dos, et parfois je sentais sa mélancolie… Elle voulait oublier, ses yeux embués fixant vaguement la route devant elle. Oublier quoi ? Je ne saurais le dire, mais son mal se ressentait. Peut-être que moi seul le voyait, car elle ne le cachait pas devant moi, ou que moi seul y prêtais attention.
A la fois forte autant que je le suis, et humaine autant que je ne le serais jamais, elle savais contrôler ses émotions devant certains, et pouvait complètement craquer devant d’autres, mais ceux-ci étaient rares. Je m’en étonnais d’ailleurs, avec autant de générosité et si peu de soutien. C’est pour cela que je ne comprendrai jamais la race humaine…
Mais heureusement, dans la vie, on peu compter sur autres que ses semblables. Certaines choses ont ce pouvoir, de devenir parfois, indispensables aux humains. Je suis heureux d’être de celles-là, et encore plus de l’avoir été pour elle.
Elle avait, quant à elle, le pouvoir de faire vivre les choses qu’elle aimait. Non pas par télékinésie ou je ne sais quel autre aptitude de science-fiction, mais seulement les faire sentir importantes en s’y attachant.
Je ne suis peut-être qu’un vélo aux yeux de tous, mais aux siens, je me sentais être un accompagnateur et un compagnon.
Aujourd’hui je ne suis plus rien…
Aujourd’hui, je repose, inerte, déchiré, délabré, démembré, dans un lieu noir et sinistre, avec pour seule compagnie, mes semblables dans un état aussi lamentable que le mien, et parfois même pire.
Et tout ceci, je le mérite… Pourquoi ? Au fond de moi je sais la réponse, et j’en connais la raison… Mais je ne peux la découvrir. Nullement pour cause d’amnésie ou quelque autre oubli, bien au contraire, car jamais ne s’effacera de ma mémoire la cause de mon désespoir.
Cela peut paraître étrange de la part d’un vieux vélo qui raconte ses mémoires, mais ce ne sont nullement des confessions, juste des souvenirs. Pour ne pas oublier ce que j’ai pu ressentir, pour garder une trace d’une vie qui n’aurait jamais du être et d’une autre qui aurait du continuer. Simplement pour se rappeler d’elle… Un ange parmi les anges, éclatante d’une pure clarté qui illumine désormais l’éternité…
Lilange